mardi 20 août 2013

La Turquie perd son influence au Liban par Pierre Khalaf

Deux pilotes turcs enlevés à Beyrouth : Ankara perd son influence au pays du cèdre



Après des mois d’atermoiement dans le cadre de l’affaire des otages libanais détenus en Syrie, un accord avait été conclu pour régler ce dossier. Mais les ravisseurs, manipulés par la Turquie, n’ont pas respecté leurs engagement malgré la libération par Damas de 43 détenues syriennes. La riposte n’a pas tardé : deux pilotes turcs ont été enlevés au Liban. La Turquie a décidé de retirer son contingent de la Finul et a appelé ses ressortissants à quitter le Liban. Elle vient de perdre toute son influence au pays du cèdre.
Selon une source de sécurité, quatre individus armés circulant à bord de deux voitures ont enlevé deux pilotes turcs de la compagnie aérienne Turkish Airlines qui se trouvaient dans un bus se rendant de l’aéroport de Beyrouth vers un hôtel en ville. Les deux hommes enlevés ont été identifiés comme étant le pilote Murat Aktumer et son co-pilote Murat Agca. Les sept autres passagers sont repartis vers Istanbul.
Le ministre de l’Intérieur, Marwan Charbel, a reçu samedi l’ambassadeur de Turquie à Beyrouth, Inan Ozyildiz, au lendemain de l’enlèvement des deux pilotes. « Nous protégerons les Turcs au Liban ainsi que tous les visiteurs et tous les Libanais », a promis M. Charbel à l’issue de la réunion, condamnant le rapt des deux pilotes. Assurant que les services de sécurité ne ménagent aucun effort, le ministre a assuré que l’enquête se poursuivra et que les otages reviendront dès qu’ils seront localisés. « Le Liban refuse l’enlèvement et l’État fait tout son possible pour leur libération », a poursuivi M. Charbel.
L’ambassadeur turc, lui, n’a pas fait de déclarations. Dans des propos à la télévision turque, vendredi, il avait affirmé que « l’affaire était suivie de près » et qu’il travaillait avec « les parties libanaises pour la libération des deux pilotes ».
À la suite du rapt, Ankara a décidé de retirer, début septembre, son contingent de 250 hommes, déployé au Sud-Liban au sein de la Force des Nations unies. Seules les unités opérant dans le cadre de la force navale internationale seront maintenues.
Vendredi, la Turquie avait appelé ses ressortissants à quitter le Liban. « Au vu de la situation actuelle, il conviendra pour nos concitoyens d’éviter, sauf impératif vital, tout voyage au Liban », avait déclaré le ministère turc des Affaires étrangères dans un communiqué diffusé sur son site Internet. « Il est conseillé à nos concitoyens se trouvant encore au Liban de rentrer en Turquie s’ils le peuvent, ou s’ils doivent rester de prendre toutes les mesures pour leur sécurité personnelle et d’être vigilants », ajoute le document.
Pour le ministre démissionnaire du Tourisme, Fady Abboud, le rapt de vendredi aura des répercussions négatives sur la situation touristique et économique du Liban. M. Abboud a néanmoins indiqué, samedi à La Voix du Liban, que les ressortissants turcs n’ont pas tous quitté le Liban. « Il y a plus de 500 touristes turcs actuellement dans le pays et des mesures de sécurité ont été prises pour leur protection », a-t-il ajouté.
Les hommes armés ont enlevé les deux pilotes de la Turkish Airlines afin qu’Ankara contraigne les rebelles syriens à relâcher neuf libanais qu’ils détiennent depuis mai 2012. Ces derniers faisaient partie d’un groupe de chiites qui avaient disparu dans la province d’Alep (nord) à leur retour d’un pèlerinage en Iran. Les femmes et deux hommes du groupe avaient été libérés.
Un groupuscule se faisant appeler "Les Pèlerins de l’imam Rida" avait revendiqué l’enlèvement. Dans un message diffusé par la chaîne de télévision al-Jadeed, les ravisseurs demandent aux autorités turques la libération des pèlerins chiites contre celle des pilotes. « Nous annonçons que le capitaine et son co-pilote sont nos invités jusqu’à la libération de nos frères, qui après avoir visité les lieux saints ont été kidnappés à Aazaz. La Turquie est directement responsable de la liberté » des otages libanais, avait affirmé le groupe.
Les familles des pèlerins ont manifesté à plusieurs reprises devant les locaux de Turkish Airlines à Beyrouth, appelant Ankara à user de son influence auprès des rebelles pour obtenir la libération de leurs proches. Les négociations pour leur libération ont jusqu’à présent échoué.
Cheikh Abbas Zogheib, chargé par le Conseil supérieur chiite de suivre l’affaire des pèlerins enlevés en Syrie, avait démenti toute implication dans l’enlèvement des pilotes de Turkish Airlines. « Mais, a-t-il ajouté, nous encourageons un tel acte car cela fait plus d’un an que nos proches sont enlevés et les Turcs continuent de jouer sur nos nerfs ». « Si la capture du pilote et du copilote vise à faire pression sur la Turquie pour accélérer la libération de nos proches, alors nous la soutenons », a-t-il poursuivi.
Le 19 juillet, Damas a accepté de libérer 43 femmes qui étaient détenues dans les prisons syriennes, dans le cadre des tractations du directeur général de la Sûreté générale libanaise, le général Abbas Ibrahim. Le noms de ces femmes figuraient sur une liste qui avait été précédemment remise par la Turquie aux autorités libanaises et le Liban attendait en échange de cette démarche la libération des neuf pèlerins enlevés à Aazaz.
Mais d’après une source gouvernementale libanaise, alors que l’accord prévoyait que tous les captifs libanais seraient libérés, pour la fête du Fitr qui marque la fin du mois du ramadan, les ravisseurs sont revenus sur leurs engagements, ne comptant libérer que deux otages libanais contre 134 femmes relâchées par le régime de Damas.
Déclarations et prises de position

Jean Kahwaji, commandant en chef de l’Armée libanaise
« L’institution militaire ne restera pas silencieuse face aux menaces contre le Liban. L’armée a récemment réussi à neutraliser un certain nombre de cellules terroristes, mais il reste toujours des cellules dormantes que nous devons démasquer le plus tôt. L’armée sera très stricte en ce qui concerne les relations entre les officiers et les militaires d’une part et les leaders politiques de l’autre. Elle ne prête allégeance qu’à son commandement. Les contacts entrepris avec les hommes politiques devraient se faire uniquement à travers et avec l’accord du commandement. Il est interdit d’être inféodé à une autorité hors de l’armée et il est interdit qu’un homme politique tende la main à l’armée à travers un soldat ou un officier. Autant la troupe veut renforcer ses liens avec tous les pôles politiques, autant elle ne tolérera pas les atteintes dont elle pourrait être la cible. »

Bechara Raï, patriarche maronite
« L’Occident appuie, politiquement, financièrement et militairement des fondamentalismes qui minent toutes les forces de la modération et une culture de la convivialité islamo-chrétienne qui a 1400 ans. Si l’appui de ces pays occidentaux aux fondamentalismes se poursuit, les musulmans seront poussés, entraînés en masse vers l’extrémisme. C’est effrayant et nous ne cessons de le répéter aux diplomates qui nous rendent visite et aux responsables que nous rencontrons. Le Liban, la Syrie et l’Irak sont les otages d’une rivalité entre les sunnites et les chiites. Cette adversité est à l’origine de toutes nos crises. En Irak, le conflit est sunnite-chiite. En Syrie, il s’agit d’un conflit, en terre syrienne, entre des États sunnites et des États chiites. C’est ce qui a amplifié le conflit chez nous. Ce conflit résume en lui notre crise. Le 14-Mars attend pour agir de voir ce que l’Arabie saoudite pense et le 8-Mars quelle position va prendre l’Iran. Seule l’Égypte échappe à ce schéma. En Égypte, le conflit oppose les modérés aux Frères musulmans. »

Naïm Kassem, secrétaire général adjoint du Hezbollah
« Les armes sont un moyen qui peut être mis au service du bien ou du mal. L’important, c’est la manière dont elles sont utilisées et l’objectif visé. Il faut faire la distinction entre les armes aux mains de la Résistance et celles que manipulent les milices sévissant dans les ruelles. Les armes du Hezbollah sont au profit du Liban et pour son bien. Cela est désormais prouvé, alors que les armes qui sont aux mains des gangs de quartier desservent le pays et lui portent préjudice. Les chefs des gangs dans les rues sont connus, ainsi que ceux qui les entraînent, les financent et facilitent l’acheminement des armes à travers les ports ou autres moyens de transport entre le Liban et les pays voisins. Nous sommes prêts à discuter de notre approche ainsi que de celle des autres concernant la Résistance à la table de dialogue afin de déterminer comment la mettre à profit dans le cadre du triptyque armée/peuple/Résistance. On ne saurait éliminer la Résistance par une simple décision ou du fait qu’elle déplaît à certains. »

Michel Aoun, leader du Courant patriotique libre
« Des incidents dangereux se déroulent dans le pays, provoqués par des responsables qui imposent leurs conditions propres les uns aux autres. Toute condition posée se voit immédiatement opposer une condition contraire. Les initiatives avancées pour assurer la formation du prochain gouvernement ne sont que des intoxications médiatiques. Les politiques mentent, et c’est pourquoi j’appelle le peuple à rejoindre la Campagne du Liban pour tous, ça suffit de mentir. Depuis le début du processus de formation du cabinet, sur la base d’une représentation proportionnelle au poids des blocs parlementaires, chacun semble vouloir fixer la proportion qui lui convient. Le grand dossier des réfugiés syriens au Liban est pris en charge par des têtes vides et il reste sans solution. »

Samir Geagea, chef des Forces libanaises « Michel Sleiman est le seul emblème restant de la légalité. Le 14-Mars ne peut qu’appuyer la légalité et se tenir aux côtés du président de la République et du Premier ministre désigné Tammam Salam afin de parvenir à un gouvernement neutre, au moment où le Hezbollah met en jeu le pays et son avenir. Nous savons que MM. Sleiman et Salam estiment que le pays ne peut pas rester sans gouvernement. Nous avons le sentiment que M. Salam n’a rien modifié à ses convictions. Il n’a pas l’intention de baisser les bras. »
Événements

• L’Agence nationale d’information (Ani, officielle) rapporte que l’Armée syrienne libre (ASL) a enlevé, vendredi 9 août, deux Libanais dans les jurd de Brital, région frontalière de la Syrie dans la Békaa, et les a emmenés en territoire syrien. Une troisième personne a été blessée lors de l’opération menée sous des coups de feu intensifs, mais a réussi à prendre la fuite.

• Le vice-président du Conseil supérieur chiite, Cheikh Abdel Amir Kabalan, a adressé un message aux musulmans à l’occasion de l’Aïd Al Fitr, dans lequel il a prôné la modération et l’ouverture et appelé les Libanais à rétablir les ponts. Il a également dénoncé « l’agression israélienne dans la région de Labbouné, qui constitue une nouvelle violation de la souveraineté et de la stabilité du Liban (…) Le Liban, avec son peuple, son armée et sa Résistance, devrait rester constamment sur ses gardes en se méfiant des complots israéliens », a-t-il dit.

• L’Armée libanaise a arrêté deux miliciens affiliés au cheikh extrémiste Ahmad el-Assir dans la localité d’Abra, à l’Est de Saïda. Les forces de sécurité avaient arrêté fin juillet le garde du corps personnel du cheikh à l’aéroport de Beyrouth.

• Des sources de sécurité citées par le quotidien Al-Akhbar ont indiqué que des armes appartenant à des travailleurs syriens ont été découvertes dans une villa en construction dans la région de Kesrouan.

• Le prêtre jésuite italien Paolo Dall’Oglio a « apparemment été kidnappé par un groupe islamiste » qui est « une version locale d’Al Qaïda » en Syrie, a déclaré sur une chaîne de télévision la chef de la diplomatie italienne Emma Bonino. « Vous pouvez tous comprendre les difficultés, mais nous ne nous avouons pas vaincus. J’ai confiance », a-t-elle ajouté à l’antenne de l’émission Unomattina. Elle a expliqué que le père Dall’Oglio lui-même « avait laissé un message disant : ‘si je ne reviens pas dans 72 heures vous devez vous préoccuper’ ».

Source : http://www.voltairenet.org/article179803.html

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