dimanche 24 mars 2013

Syrie : violences sectaires ou génocide anti-alaouite ?

Source:http://www.michelcollon.info/Syrie-violences-sectaires-ou.html

21 mars 2013
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Copie de la lettre transmise par Bahar Kimyongür aux membres de la Commission d’enquête internationale de l’ONU sur la Syrie.



A l’attention de M. Paulo Pinhero, Mme Carla del Ponte, Mme Karen Koning Abu Zayd et M. Vitit Muntarbhorn, membres de la Commission d’enquête internationale sur la République arabe syrienne.

Bahar Kimyongür
Bruxelles, le 13 mars 2013



Mesdames et Messieurs,

Dès les premières lignes de votre rapport du 5 février 2013, vous affirmez que le conflit en Syrie a pris une tournure « sectaire » :

« The conflict has become increasingly sectarian, with the conduct of the parties becoming significantly more radicalized and militarized. »

Dans votre rapport du 12 mars 2013, vous faites état de « massacres apparemment commis par les Comités populaires » (groupes d’autodéfense armés par le gouvernement) qui auraient pris «  une tournure ethnique ».

Malgré le flou manifeste de votre interprétation des événements, celle-ci a été accueillie sans la moindre critique par l’ensemble des agences de presse occidentales.

D’abord, permettez-moi d’affirmer qu’il n’y a aucun doute que des milices pro-régime se livrent à des exactions. Sur un champ de bataille, la peur de « l’autre », l’instinct de survie et la soif de vengeance peuvent conduire des hommes à la commission d’actes criminels inacceptables. Le sentiment d’effroi, de rancœur et de fureur à l’égard de «  l’ennemi » est forcément partagé par tous les belligérants.

Mais, soyons honnêtes, on ne peut mettre sur un pied d’égalité les motivations politiques de brigades progouvernementales multiconfessionnelles et celles de groupes rebelles religieusement homogènes dont le discours et la pratique sont dans la plupart des cas ouvertement sectaires voire génocidaires.

Loyalistes et rebelles prétendent défendre leurs foyers, leurs familles, leur vie et leur avenir.

Cela dit, tandis que les premiers manient une phraséologie glorifiant la «  patrie », le « président » et « l’armée » en tant que garants de l’unité et de la stabilité du pays, les seconds propagent pour la plupart un message essentiellement religieux, celui du sunnisme revanchard, conquérant et prosélyte qui est contraire au sunnisme syrien majoritaire prônant la sagesse et la compassion.

Ce constat sous-entend qu’il existe un nombre non négligeable de combattants rebelles, à fortiori sunnites et pour la plupart actifs dans l’Armée syrienne libre, qui rejettent le projet politique de leurs alliés extrémistes et sur qui il faudra compter si un dialogue inter-syrien voyait le jour.

Mon but ici n’est pas de renier la réalité et la motivation de ces desperados que la répression du régime a naturellement et légitimement conduits à prendre le maquis mais de garder l’église au milieu du village, si je puis dire, concernant vos allégations de responsabilité partagée en matière de violences confessionnelles.

Vous conviendrez qu’à l’inverse des groupes rebelles, les comités populaires armés par le gouvernement ne sont guère homogènes sur le plan religieux : ils sont assyriens à Qamishli, arméniens à Kassab et druzes à Jaramana ou à Soueida. Ils sont sunnites à Raqqa, à Hama, à Deraa ou à Deir Az Zawr. Ils sont alaouites, chrétiens et sunnites à Tartous et à Lattaquié. Ils sont également mixtes à Homs. Ils sont Palestiniens sunnites à Nairab (Alep) et à Yarmouk (Damas). Ils sont chiites à Sayyida Zeinab à Damas ou dans les villages d’Al Foua et Kafraya dans le Nord. Ils sont chrétiens dans la «  Vallées des chrétiens »…

Trouvez-nous un seul milicien pro-gouvernemental tuer un sunnite, juste parce qu’il est sunnite ou bien crier « A mort les sunnites », « Exterminons les sunnites », « Passons les sunnites au hachoir ».

Ce cas de figure est peu probable sinon impossible car contraire à l’idéal politique du régime que le loyaliste défend, contraire à son éducation politique et à sa propre identité (il est lui-même sunnite dans la plupart des cas).

Si d’aventure, un tel cas devait arriver, le coupable serait immédiatement dénoncé par ses compagnons et déféré devant un tribunal pour « discrimination sectaire », un crime aux conséquences très lourdes en Syrie.

Vous ne pouvez dès lors accuser gratuitement des combattants loyalistes de pratiquer une discrimination sectaire.

Pour que votre jugement soit crédible, vous devez fournir des preuves concrètes et irréfutables indiquant que le milicien progouvernemental ait avancé des motifs confessionnels pour recourir à la violence contre sa victime.

D’autre part, la méfiance et le ressentiment de miliciens pro-régime envers l’une ou l’autre région dissidente et sécessionniste ne doivent pas être confondus comme vous le faites avec une quelconque haine à caractère confessionnel.

Régionalisme et confessionnalisme sont des problèmes différents.

Comparons à présent l’attitude des leaders sunnites progouvernementaux avec ceux qui prétendent représenter le sunnisme le plus pur.

Il y a deux jours, dans une énième tentative de sauver la Syrie, le Conseil supérieur de l’Iftaa, la plus haute instance sunnite du pays a appelé le peuple syrien à la paix et à la réconciliation.

A l’inverse, les leaders prétendument sunnites de la rébellion, Adnane Arour, Youssef Al Qaradawi, Mohamed Al Arifi, Abdel Salam Harba, lancent des fatwas ou des menaces anti-alaouites et anti-chiites. Ils sont rejoints par des leaders politiques en costume deux-pièces :


Les quartiers ou les villages conquis par la rébellion sont systématiquement purifiés de leurs habitants alaouites :


Des chansons appelant au génocide anti-alaouite résonnent dans les villes conquises par les rebelles, comme ici à Binniche (province d’Idlib) :



Dans une manifestation pro-rebelle, un enfant agite un poignard en chantant son rêve d’exterminer les alaouites et les chiites sous les yeux émerveillés de ses aînés :


Je vous épargnerai cette fois des scènes de tortures, d’humiliation, d’exécutions, de décapitation commises contre des alaouites au motif qu’ils seraient des «  impies », des « impurs », des « chiens », des « bâtards », des ennemis de Dieu, bref des « untermenschen. »

Pour finir, je résumerai ma critique en quatre points :

Ce n’est pas parce que l’opposition radicale s’acharne à apposer son cachet confessionnel à la révolte que le conflit est pour autant de nature confessionnelle.

Ce n’est pas parce que la rébellion djihadiste tente de mobiliser la population sunnite contre le gouvernement que la rébellion a pour autant le monopole du sunnisme.

Ce n’est pas parce qu’un loyaliste maltraite un rebelle de confession sunnite que l’on peut accuser le loyaliste de pratiquer une violence sectaire.

Et vos rapports ne mentionnent toujours pas le danger imminent d’un génocide anti-alaouite en Syrie malgré les milliers d’assassinats à caractère notoirement confessionnels commis par les rebelles djihadistes.

Merci d’avance de votre aimable attention.

Bahar Kimyongür

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