vendredi 12 octobre 2012

Le Golan, un territoire stratégique

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Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin

La question du Golan est une des préoccupations territoriales et diplomatiques de la Syrie depuis la guerre des six jours. A plusieurs reprises, des négociations ont été entreprises avec Israël afin de parvenir à un accord, mais elles n’ont jusqu’à aujourd’hui pas abouti.

Le Golan, un territoire stratégique convoité

La position géographique du Golan, situé entre le Liban, la Jordanie et Israël, ainsi que sa richesse en eau, en font un territoire convoité au cours de l’histoire.
Le Golan est un territoire du sud-ouest de la Syrie, s’étendant sur 1250 km2, large de 12 à 25 km et long de 67 km. Le plateau du Golan est limité au nord par la frontière avec le Liban et par le mont Hermon (2800 mètres) ; au sud par la frontière avec la Jordanie marquée par la vallée du Yarmouk ; à l’est il surplombe à 1000 mètres d’altitude les plaines syriennes du Hauran ; à l’ouest par le Jourdain et par le lac de Tibériade.
Sur le plan hydraulique, le Golan est également stratégique, puisqu’il contribue à approvisionner Israël en eau et à recharger son principal réservoir, le lac de Tibériade. En effet, les rivières qui alimentent le Jourdain se trouvent sur le plateau du Golan et se rejoignent au niveau de la dépression de Houlé : il s’agit du Hasbani qui prend sa source au Liban, du Dan en Israël et du Banias sur le Golan.
Depuis l’antiquité, la position géographique du Golan et sa richesse en eau en font un espace stratégique sur le plan militaire. Les Romains y avaient stationné des troupes afin de protéger les réserves hydrauliques. Au temps des croisades, croisés et musulmans cherchent à contrôler ce territoire stratégique sur la route de Damas, ville située à 50 km du Golan. Au début du XII ème siècle, les croisés installent sur les pentes du mont Hermon, au nord du Golan, un poste d’observation fortifié. A l’époque des mandats français et britannique, après plusieurs tractations concernant les partages territoriaux, une convention signée en 1923 entre les deux puissances mandataires place le Golan en territoire syrien sous mandat français ; le lac Houlé et le lac de Tibériade en territoire palestinien sous mandat britannique. A la suite de la guerre de 1949, une zone démilitarisée placée sous le contrôle de l’ONU est installée aux abords du Banias ; au sud du lac Houlé ; au nord et au sud du lac de Tibériade. Sur le reste du territoire, les Syriens, mettant à profit la position défensive du Golan, installent des batteries sur la crête ouest dominant le lac de Tibériade et le Jourdain.
Le Golan a également une valeur symbolique, aussi bien pour Israël que pour la Syrie. Si le Golan n’est pas mentionné dans la Bible, à l’inverse de la Cisjordanie (Judée-Samarie) et de Jérusalem, tous deux conquis pendant la guerre des six jours et cités dans la Bible, il a en revanche une valeur historique pour Israël, des fouilles archéologiques ayant permis d’identifier en 1968 la cité fortifiée de Gamla, dont la population, attachée au judaïsme, subit le siège des troupes romaines de Titus et de Vespasien en 67 et 68. Pour la Syrie, la perte territoriale du Golan en 1967 fait écho à celles du passé : lors du partage de la région syrienne après la Première Guerre mondiale en Syrie, Liban et Palestine ; lors de la cession du sandjak d’Alexandrette en 1939 à la Turquie par la puissance mandataire française.

Le Golan jusqu’à la guerre des six jours

Les eaux du Jourdain représentent un enjeu pour les Etats arabes et pour Israël. Dès le début des années 1930, des spécialistes israéliens envisagent de drainer les eaux se trouvant autour du lac Houlé (en contrebas du Golan et au niveau de la jonction du Jourdain et des trois rivières Hasbani, Dan et Banias) vers le lac de Tibériade. En septembre 1953, ce projet est repris, Israël annonçant procéder à des travaux afin de construire un canal de dérivation dans la région du lac Houlé. Ce plan provoque le refus arabe et l’intervention des Etats-Unis, soucieux de trouver une solution à ces tensions. Le président Eisenhower envoie alors dans la région Eric Johnston. Ce dernier propose un plan, le plan Johnston, qui prévoit l’exploitation des eaux du Jourdain entre la Jordanie (56%), Israël (31%), la Syrie (10%) et le Liban (3%). Ce plan est refusé par les Etats arabes et par Israël.
Des projets individuels sont alors menés par la Jordanie et par Israël. La Jordanie met en place un réseau d’irrigation par le détournement des eaux du Yarmouk, situé à la frontière syro-jordanienne. Israël continue à détourner les eaux du lac Houlé vers le lac de Tibériade et achève en 1964 la construction du National Water Carrier, réseau qui utilise l’eau du lac de Tibériade pour irriguer le pays jusqu’au Néguev. La réalisation de ce projet relance les incidents entre la Syrie et Israël dans la région du Golan et du lac Houlé. La tension continue à monter, tandis que les Etats arabes mettent en œuvre, à la suite du premier sommet arabe de 1964 organisé par Nasser au Caire, un plan de détournement des eaux du Jourdain au profit de la Syrie, de la Jordanie et du Liban. Les tensions se poursuivent sur le Jourdain, autour des installations (chantiers, barrages, installations hydrauliques) de chacune des parties.
La guerre des six jours voit la victoire d’Israël et la prise (outre du Sinaï égyptien, de la Bande de Gaza et de la Cisjordanie) du Golan syrien, neutralisant ainsi les installations militaires installées par la Syrie sur le plateau du Golan (bunkers, artillerie, tranchées) à la suite de la création de l’Etat d’Israël. Israël contrôle ainsi les eaux du Golan, notamment les rivières Dan et Banias et met fin au projet arabe de dérivation des eaux du Jourdain vers le Yarmouk. En 1973, après la guerre du Kippour, Israël occupe 500 mètres carrés supplémentaires, qui seront rendus en mai 1974 à la Syrie à la suite de l’accord syro-israélien négocié par le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger.
A la suite de la guerre des six jours, les premiers colons s’installent sur le plateau du Golan, tandis qu’environ 100 000 Syriens partent en exil. La colonisation israélienne se poursuit, à la suite de la guerre de 1973, puis en 1977 avec l’arrivée du Likoud au pouvoir. Le 14 décembre 1981, le Golan est annexé par le Parlement israélien et le 17 décembre, cette décision est déclarée « nulle et non avenue » par l’Assemblée générale de l’ONU. En 1992, les colons juifs du Golan sont estimés à 12 000. En 2005, 16 000 Syriens vivent sur le territoire du Golan. Aujourd’hui, 18 000 Syriens y vivent ainsi que 20 000 colons juifs.

Les négociations de paix entre Israël et la Syrie

Depuis 1967, la Syrie souhaite rétablir sa souveraineté sur le Golan. A la fin des années 1980, l’effondrement de l’Union soviétique pousse la Syrie à se rapprocher des Etats-Unis. C’est ainsi que la Syrie participe à la coalition lors de la guerre du Golfe de 1991. Le succès de la coalition décide les Etats-Unis à se pencher sur le règlement de la question israélo-arabe, et l’administration de George Bush organise la conférence de Madrid le 30 octobre 1991, dont le but est de parvenir au règlement de la paix. Il est prévu que des conférences bilatérales entre Israël et les différents Etats arabes, ainsi que des commissions multilatérales soient organisées, à l’issue de la conférence. Des négociations sont entreprises entre Israël et la Syrie, sur la base des résolutions 242 du 22 novembre 1967 (adoptée à l’issue de la guerre des six jours), et 338 du 22 octobre 1973 (adoptée à l’issue de la guerre du Kippour). Concernant plus précisément le Golan, la Syrie demande le retrait d’Israël sur la ligne du 4 juin 1967, c’est-à-dire sur la frontière syro-israélienne avant la guerre des six jours, en échange de la mise en place de relations politiques et économiques entre les deux Etats. Elle inscrit également ces demandes dans le cadre plus large du règlement du conflit israélo-arabe. Mais les négociations n’aboutissent à aucun résultat concret. Entre 1992 et 1995, sous le gouvernement d’Yitzhak Rabin (juin 1992-novembre 1995), les négociations se poursuivent, avec la volonté clairement établie de Rabin de mener à bien les négociations avec la Syrie, qui doit être « prête à signer une paix totale avec Israël », en échange d’un retrait « sur le plateau du Golan » [1]. Les négociations sont laborieuses, mais elles bénéficient de l’impulsion de Rabin. Le président syrien Hafez al-Assad demande notamment le retrait complet du Golan, c’est-à-dire jusqu’à la ligne du 4 juin 1967 et le démantèlement des colonies israéliennes. Yitzhak Rabin accepte verbalement le retrait israélien jusqu’à la ligne du 4 juin 1967.
L’assassinat d’Yitzhak Rabin le 4 novembre 1995 fait entrer les négociations dans une nouvelle phase. Le gouvernement travailliste de Shimon Pérès reprend les négociations sur la base acceptée par Rabin du retrait jusqu’à la ligne du 4 juin 1967. Mais Shimon Pérès est battu aux élections de mai 1996 par Benyamin Nétanyahou et les négociations sont gelées : Nétanyahou estime que la paix avec la Syrie ne doit pas se faire au prix du retrait du Golan. En 1999, les travaillistes reviennent au pouvoir : Ehoud Barak, souhaitant le retrait de ses troupes du Sud-Liban avant 2000, estime qu’un accord avec la Syrie peut sécuriser la frontière sud et éviter les tensions avec le Hezbollah. C’est ainsi qu’il reprend les négociations avec la Syrie, mais il souhaite garder un accès à l’eau du Golan en conservant des terres, ce qui n’est pas acceptable pour la Syrie, Hafez al-Assad se basant sur les engagements territoriaux pris par Rabin.
Un nouveau sommet est organisé le 26 mars 2000, à l’initiative d’Ehoud Barak, réunissant les président Clinton et Assad. Mais ces négociations échouent à nouveau, le président al-Assad refusant à nouveau les demandes du Premier ministre Ehoud Barak de conserver la souveraineté israélienne sur les eaux du lac de Tibériade et sur celles du Jourdain. L’armée israélienne évacue le Sud-Liban le 24 mai 2000. Le président syrien Hafez al-Assad meurt le 10 juin 2000 et son fils Bachar lui succède.
Sous la présidence de Bachar al-Assad, des négociations indirectes reprennent en 2008 sous l’égide de la Turquie, afin de parvenir à « un accord global de paix ». La Syrie demande la restitution du Golan ; Israël que la Syrie cesse son soutien au Hezbollah et au Hamas, et sa coopération avec l’Iran. Ces négociations sont rompues en janvier 2009, à la suite de l’opération « Plomb durci » dans la Bande de Gaza. En février 2010, Benyamin Nétanyahou dit accepter une relance des négociations avec la Syrie, avec, si besoin, le recours à une puissance médiatrice. Mais il semble qu’au sein du gouvernement israélien, plusieurs ministres écartent la possibilité d’un retrait du Golan, même partiel. Dans ce contexte, début août 2010, le président syrien réaffirme : « Quiconque pense que la Syrie pourrait négocier au sujet de son territoire occupé se méprend. La libération du Golan est un droit profondément enraciné. (…) La paix requiert la restitution de tout le sol occupé, jusqu’à la ligne du 4 juin 1967 » [2]. La question de la paix entre la Syrie et Israël est également une préoccupation de la diplomatie occidentale : le 4 août, l’ancien diplomate français Jean-Claude Cousseran est nommé par la France émissaire spécial chargé de favoriser la reprise des relations entre Israël et la Syrie.

Bibliographie

Christian CHESNOT, La bataille de l’eau au Proche-Orient, L’Harmattan, Paris, 1993, 222 pages.
Marwa DAOUDY, « Le long chemin de Damas, la Syrie et les négociations de paix avec Israël », Les Etudes du CERI numéro 119, novembre 2005.
Frédéric ENCEL, Le moyen-Orient entre guerre et paix, Une géopolitique du Golan, Flammarion, Paris, 2001, 240 pages.
Textes rassemblés par Jean-François TROIN, Maghreb, Moyen-Orient mutations, SEDES, Paris, 1995, 348 pages.
Presse : Le Figaro, Le Monde, L’orient le jour
Site du Ministère français des Affaires étrangères
[1] In Marwa DAOUDY, « Le long chemin de Damas, la Syrie et les négociations de paix avec Israël », Les Etudes du CERI numéro 119, novembre 2005, page 15
[2] L’orient le jour, « la paix s’éloigne, le risque de guerre s’accroît », 2 août 2010.

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